Le veilleur du Pont-au-Change
Robert Desnos (1900-45)
Le veilleur du Pont-au-Change
Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.
Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris.
Vers l’ouest j’entends des explosions.
Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.
Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre
grasse de chair humaine.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.
Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de
source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des
saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.
Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.
J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change.
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.
Il est mort dans le ruisseau, l’allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue la mémoire déjà pourrissante,
Tandis que déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fès, de Dakar et d’Ajaccio.
Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.
Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et
Yougo-Slaves, camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot:
Liberté!
Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,
Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des
saisons.
Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.
À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.
Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.
Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.
Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre
espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans
vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain!
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang!
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour!
The Watchman at the Pont-au-Change
I am the watchman at the Rue de Flandre.
I keep watch while Paris sleeps.
Far to the north a fire glows red in the night.
I hear planes passing over the city.
I am the watchman at the Point-du-Jour.
The Seine coils in the shade, behind the Auteuil viaduct,
Under twenty-three bridges across Paris.
To the west I hear explosions.
I am the watchman at the Porte Dorée.
Around the keep, the wood of Vincennes thickens its shadows.
I have heard shouts in the direction of Créteil
And trains are rolling east, trailing their wake of songs of rebellion.
I am the watchman at the Poterne des Peupliers.
The south wind brings me an acrid smoke,
Uncertain rumours and death-rattles
That dissolve, somewhere, in Plaisance or Vaugirard.
South, north, east, west,
There is only the tumult of war converging on Paris.
I am the watchman at the Pont-au-Change
On watch in the heart of Paris, in the swell of rumour
Where I make out the panic nightmares of the enemy,
The cries of victory of our friends and of the French,
The cries of agony of our brothers tortured by the Germans of Hitler.
I am the watchman at the Pont-au-Change
On watch tonight not only over Paris,
This stormy night, not only over Paris in her fever and weariness,
But over the whole world that surrounds us and presses us.
In the cold air all the tumults of war
Head for this place where for so long there have been people living.
Shouts, songs, rumours, rattles, tumult come from every side,
Victory, suffering and death, sky the colour of white wine and tea,
From the four corners of the horizon past the obstacles of the world,
With the perfumes of vanilla, of moist earth and blood,
Of salt water, of powder and conflagrations,
Of the kisses of an unknown giantess who at every step thrusts human
flesh into the stout earth.
I am the watchman at the Pont-au-Change
And I salute you, on the threshold of the promised day,
All you comrades from the Rue de Flandre to the Poterne des Peupliers,
From the Point-du-Jour to the Porte Dorée.
I salute you who sleep
After the hard secret labour,
Printers, bomb-carriers, dismantlers of rails, arsonists,
Distributors of tracts, smugglers, message-bearers
I salute all you resisters, youngsters of twenty with sweet-water grins,
Old men venerable as the bridges, strong men, pictures of
the seasons,
I salute you on the threshold of the new morning.
I salute you on the banks of the Thames,
Comrades of all nations present and assembled,
In England’s ancient capital,
Old London, old Britain,
Americans of every race and flag,
Beyond the wide Atlantic,
From Canada to Mexico, from Brazil to Cuba,
Comrades from Rio, from Tehuantepec, from New York and San Francisco.
I’ve made an appointment for the whole earth at the Pont-au-Change,
Watching and fighting like you. Just now,
Forewarned by his heavy step on the echoing cobbles,
I too struck down my enemy.
He died in the gutter, Hitler’s anonymous and hated German,
His face soiled with mud, his memory already rotting,
While I was already listening to your voices of the four seasons,
Friends, friends and brothers from friendly nations.
I was listening to your voices in the scent of African orange-trees,
In the heavy staleness of the Pacific Ocean,
Squadrons of hands unsheathed and extended in the dark,
Men of Algiers, Honolulu, Chungking,
Men of Fez, of Dakar, of Ajaccio.
Intoxicating and terrible clamours, rhythms of lungs and hearts,
From the Russian front blazing in the snow,
From Lake Ilmen to Kiev, from the Dnieper to the Pripet,
Born of the breasts of millions you win through to me.
I listen, I hear you. Norwegians, Danes, Dutchmen,
Belgians, Czechs, Poles, Greeks, Luxemburgers, Albanians and
Yugoslavs, comrades in arms.
I hear your voices and I call you,
I call you in my language known to all,
A language that has just one word,
Liberty!
And I tell you I am on watch and have killed a man of Hitler’s.
He is dead in the empty street
At the heart of the unmoved city I have avenged my murdered brothers
In Fort de Romainville and in Mont-Valérien,
In the fleeting reborn echoes of the world, the city, and the seasons.
And others besides me are watching and killing,
Marking, as I do, the resonant steps in the empty streets,
Hearing, as I do, the earth’s rumours and tumults.
At the Porte Dorée, at the Point-du-Jour,
At the Rue de Flandre, at the Poterne des Peupliers,
All across France, in cities and fields,
My comrades mark the footsteps in the night
And lull their loneliness to the earth’s rumours and tumults.
For the earth is a camp lit by thousands of fires.
On the eve of battle there are bivouacs across the globe
And perhaps, comrades, you hear the voices,
Voices coming from here at nightfall,
Ripping open lips that are thirsty for kisses
And flying across great distances
Like migrant birds blinded by lighthouse-beams
Who smash into the windows of the blaze.
May my voice reach you then
Warm and joyous and resolute,
Without fear and remorse
May my voice reach you with those of my comrades,
Voices of the ambush, the vanguard of France.
Hear us in your turn, sailors, airmen, soldiers,
We bid you good morning.
We tell you not of our sufferings but of our hope,
On the threshold of coming dawn we bid you good morning,
You who are near, and also you
Who will receive our morning greeting
When daybreak in straw shoes creeps into your homes.
And good morning anyway, and good morning for tomorrow!
Good morning, full-hearted and full-blooded!
Good morning, good morning, the sun is coming up over Paris,
Even if the clouds hide it, it will be there,
Good morning, good morning, a hearty good morning!
Signed ‘Valentin Guillois’, this poem appeared in May 1944, in L’Honneur des Poètes II. It draws on Walt Whitman’s poem Salut au Monde. It was
recited and acclaimed in Paris in October 1944, in the presence of de Gaulle: not by the poet, who had been deported to slavery, suffering, and death.
Translation: Copyright © Timothy Adès